CHARLES BEST

 

En juillet 1959, Charles Best est invité aux côtés du Docteur Robin Lawrence. Il revient sur l’année 1921 et imagine le futur du traitement du diabète. Diabetopole a retranscrit et traduit cet entretien inédit.

Par Nina Tousch

le 20 avr. 2021

charles_best

Charles Best  (1899-1978) n’a que 22 ans lorsqu’il découvre l’insuline en 1921, aux côtés de Frederick Banting à l’Université de Toronto, Canada. Le biographe canadien Michael Bliss dit de lui qu'”il était fort admiré, et bénéficiait de relations et d’une carrière dont beaucoup se seraient contentés ; il deviendrait l’un des scientifiques les plus honorés du XXè siècle. À partir de 1923, il sut qu’il n’obtiendrait jamais la plus prestigieuse récompense scientifique, le prix Nobel, pour la découverte de l’insuline. Il ne trouverait pas non plus la tranquillité d’esprit quant à son rôle dans la saga de l’insuline, ni la satisfaction quant à son propre statut et celui de sa famille au Canada.”

Dr Robert Daniel Lawrence, surnommé Robin (1892-1968) est chirurgien à l’hôpital de King’s College à Londres lorsqu’il apprend qu’il est diabétique de type 1, à l’âge de 28 ans. Malgré un régime strict, sa santé se détériore. Heureusement pour lui, on découvre l’insuline en 1921. Elle lui sauvera la vie et celle de millions d’autres. Dès lors, il consacre sa vie et sa carrière au diabète, en écrivant notamment plusieurs ouvrages sur le traitement du diabète par insuline et en créant l’association britannique Diabetic Association en 1934, connue aujourd’hui sous le nom de Diabetes UK. Il est aussi le premier président de la Fédération Internationale du Diabète. Lawrence meurt en 1968 à l’âge de 76 ans.

Dr Liston : L’histoire de l’insuline vous est racontée par deux hommes dont l’expérience et la notoriété sont uniques. À votre droite, le Professeur Charles Best, qui, avec le feu Sir Frederick Banting [Banting meurt en 1941, ndlr] a découvert l’insuline. Au centre, le docteur Robert Daniel Lawrence ; il est l’un des premiers patients à avoir reçu de l’insuline et depuis, il dédie sa vie au traitement du diabète. Et je suis le docteur Liston.

Quand avez-vous réellement découvert l’insuline ? 

Charles Best : C’est dur de vous donner une seule date. Je dirais le 26 ou 27 juillet 1921, lorsque nous avons été témoin d’une baisse considérable du taux de sucre dans le sang d’un chien après lui avoir donné un extrait pancréatique que nous pensions efficace. Banting et moi, nous attendions cela. Nous avions préparé nos chiens diabétiques à mourir sans insuline et nous espérions trouver l’insuline. Je pense que fin juillet début août marque la date des premières injections d’insuline réussies à Toronto.

Dr Robin Lawrence : Je me demandais qui, parmi Banting et vous-même, s’est rendu compte en premier de la formidable découverte que vous veniez de faire ? Qui a parlé en premier et qu’est-ce que vous vous êtes dit ?

Best : Il était penché sur mon épaule quand je mesurais les glycémies. Je m’occupais de la chimie tandis qu’il faisait la chirurgie. Je ne dirais pas que j’ai vu la glycémie baissée en premier car il était présent tout le temps. Je suis sûr qu’il a vu les améliorations cliniques sur les chiens avant moi, mais disons que j’ai vu la baisse de la glycémie et les effets chimiques avant lui.

 Lawrence : Qui a parlé en premier ? 

Best : Nous nous sommes tournés l’un vers l’autre et avons dit « Je crois qu’on l’a ! ».

Banting_Best

Frederick Banting (caressant le chien) et Charles Best sur le toit du bâtiment médical de l’université de Toronto en 1922 avec le Chien n°408. Université de Toronto, The Discovery and Early Development of Insulin.

Liston : Vous aviez quel âge à cette époque Dr. Lawrence ? 

Lawrence : J’avais 29 ans. 

Liston : Vous étiez une personne active, vous jouiez au hockey…

Lawrence : Je jouais à tout !

Liston : Dr Lawrence, quand vous vous êtes rendus compte que les traitements ne vous guériraient pas, qu’avez vous fait ?

Lawrence : Je suis rentré chez moi … mais je ne pouvais pas supporter l’idée de mourir à la maison. 

Liston : Mourir ?

Lawrence : Et bien je savais que j’allais mourir. Tout le monde à cet âge avec un diabète mourrait en 4 ou 5 ans, peu importe ce qu’il faisait. Je voulais me faire un peu d’argent et vivre paisiblement, alors je suis parti en Italie et j’ai travaillé à Florence en tant que médecin généraliste.

Liston : À Florence ? Vous parlez italien ?

Lawrence : J’ai appris en une ou deux semaines (rires) mais je consultais surtout pour les Anglais et les Américains. Je m’en sortais bien quand je pouvais rester éveillé…

Liston : Éveillé ?

Lawrence :  Oui. Même quand il s’agissait d’un nouveau patient, je m’assoupissais lors de notre conversation. Il m’arrivait de tomber des escaliers et de ne pas pouvoir me relever. Dieu merci il y avait un ascenseur. 

Liston : Ça, c’était en 1921.

Lawrence : Oui. Le docteur de mon hôpital avait entendu parlé de quelque chose pour le diabète appelé insuline au Canada. Je lui ai répondu : « Ne m’en dis pas plus tant que tu n’as pas plus d’information ». Il me confirme que c’est vrai. J’ai essayé tellement de choses : je ne voulais pas commencer à croire en cette chose et avoir de faux espoirs. Puis, il m’a appelé pour me dire qu’il avait de l’insuline, que ça marchait et que je devais rentrer au plus vite en Angleterre. J’ai sauté dans une voiture et pris un chauffeur. J’ai commencé à prendre de l’insuline et en un ou deux jours je savais déjà que j’irais mieux.

Liston : Autrement dit, au moment des découvertes de Banting et Best, vous étiez un homme mourant…

Lawrence : Oui, et même plus que mourant. J’étais aussi désespéré.

Liston : Donc ce moment arrive et vous rentrez directement chez vous car vous saviez…

Lawrence : Oui, j’ai su dès la première dose que mon corps était purifié pour la première fois depuis environ six mois. Je savais que ça irait mieux pour toujours. Et en effet, j’ai pris 2 kilos les premiers jours avec l’insuline.

insuline

Liston : Dr. Lawrence, vous et des millions d’autres personnes devez votre vie au Dr Best…

Lawrence : Oui, des millions et des millions. Mais je suis le plus important (rires).

Best : Je pense que vous êtes l’un des plus important, si ce n’est le plus important (rires).

Liston : Tout le monde vous dit cela non ?

Best : Oui, le docteur Joslin qui est un spécialiste du diabète [Elliot P. Joslin est l’un des premiers docteurs à se spécialiser dans le diabète aux Étas-Unis et est le fondateur du Joslin Diabetes Center, ndlr], dit de notre ami Robin Lawrence qu’il est le diabétique le plus célèbre en vie. Il dit cela car Robin a aidé tellement d’autres diabétiques ainsi que des organisations ici en Angleterre. Il fut le premier président de la Fédération Internationale du Diabète. Il a vraiment bâti ce projet.

Liston : Revenons à présent à vous. Vous avez d’autres choses à nous dire je suppose.

Best : Banting et moi avons pris beaucoup de plaisir à travailler ensemble en 1921. Nous étions seuls et tout ce que nous faisions était nouveau. Ce n’est pas tous les jours que l’on se retrouve dans cette situation de recherche. Mais c’était le cas en 1921. Nous avions remarqué que si nous donnions trop d’insuline aux chiens diabétiques, ils étaient en hypoglycémie. Si on leur donnait un peu de sucre, ils allaient de nouveau mieux. Nous avions en tête l’utilisation de l’insuline sur des patients et nous avons anticipé cette hypothèse en étudiant de près nos chiens. Je pense que nous avons testé l’effet de l’insuline sur nos chiens diabétiques 75 fois, sans aucune erreur, avant que le premier patient ne soit traité. Ce patient à reçu son insuline le 11 janvier 1922 [il s’agit de Leonard Thompson, un jeune diabétique âgé de 14 ans, ndlr].

Liston : Quand le Dr. Lawrence était à Florence…

Lawrence : C’était un peu plus tard…

leonardthompson-768x916

Best : Nous avons aussi manqué d’insuline… nous avions perdu le secret de fabrication pendant un temps et certains patients qui avaient été traités et se portaient bien sont morts par manque d’insuline. C’était une période agitée, surtout pour moi car j’étais supposé en refaire. Bien sûr nous avons re-découvert comment faire et le secret de l’insuline ne se perdra plus jamais.

Lawrence : Je pense que les nouvelles insulines sont très bien pour ceux qui n’ont besoin que d’une insuline lente. Elles ont l’avantage de ne demander qu’une seule injection par jour. Bien sûr, si vous avez manqué d’insuline pendant longtemps et qu’elle revient tout à coup, et bien elle peut avoir beaucoup d’effet sur vous. Mais quand vous êtes dans un état diabétique très sévère, je pense que les gens reviennent à l’insuline originelle [rapide, ndlr] Charlie, c’est ce que tout le monde fait. Dans la vie de tous les jours, une injection par jour c’est très bien et elle est bienvenue par les patients. Mais si vous êtes proche du coma ou que vous développez des infections, vous devez d’abord utiliser l’insuline à action rapide, qui est plus pure.

Best : Nous avons du ajouter une « impureté pure » pour que l’insuline dure plus longtemps.

Liston : D’autres souvenirs Dr. Best ?

Best : Un jour pendant la guerre, je devais partager ma chambre avec Adrian et Dale. Le médecin du bateau nous a demandé si nous connaissions un peu de biochimie car un garçon était inconscient, un Américain. Le souffle du garçon sentait l’acétone et nous pension que c’était un coma diabétique mais nous n’avions pas de preuves. On a ensuite appris que le capitaine du bateau était lui-même diabétique, alors on a pris un peu de son insuline pour le garçon et il s’en est sorti.

Liston : Vous partagiez une chambre avec Adrian et Henry Dale, deux des plus grands physiologistes.

Banting_Best

Charles H. Best et Frederick G. Banting en 1924. Université de Toronto, The Discovery and Early Development of Insulin.

Liston : Dr Best, pensez-vous que vous pourrez prévenir le diabète un jour ?

Best : La prévention, c’est notre but ultime. Si nous avions une insuline orale, je crois que l’on pourrait repousser l’apparition du diabète ou le guérir dans certains cas. Nous avons déjà effectué des tests sur les animaux : on leur a donné de l’insuline à titre préventif et empêché l’apparition du diabète. Cela faciliterait beaucoup de chose, j’en suis sûr. Les médecins n’aiment pas faire des injections sur les enfants qui sont menacés d’avoir le diabète mais qui ne l’ont pas. On n’a pas cherché davantage et les conditions ne sont pas réunies mais elles le seraient certainement si nous avions une préparation que nous pourrions donner par voie orale.

Liston : Vous dites que votre but est la prévention du diabète et vous pensez que ce sera possible un jour.

Best : Je crois que oui. J’ai eu une tante qui a eu le diabète. Elle était infirmière et est décédée d’un coma diabétique en 1918, trois ans avant la découverte de l’insuline. Un membre de ma famille était directement intéressé par l’insuline.

Lawrence : Il n’y a rien de plus stimulant. 

Best : Cela vous motive. Une camarade de classe de Banting est décédée à l’âge de 14 ans du diabète. Je pense que cela l’a aussi poussé à choisir le diabète comme sujet d’étude.

Lawrence : L’un de ses premiers amour de jeunesse, il me semble.

Best : Les enfants meurent plus rapidement du diabète que les personnes de votre âge.

Lawrence : Oh oui. Aucun enfant ne vit plus d’un an après être diagnostiqué diabétique, avant la découverte de l’insuline.

Liston : Et aujourd’hui ?

Lawrence : Ils grandissent, se marient et se reproduisent.

Liston : Néanmoins, l’un des inconvénient de l’insuline c’est que vous devez utiliser des seringues. Quelles avancées peut-on espérer dans l’insulinothérapie dans un futur proche ?

Best : Quand nous créions l’insuline, nous avons fait en sorte que l’insuline soit injectée dans une veine. Je me suis toujours demandé pourquoi l’insuline n’était pas dans notre nourriture. Mais il ne s’agit pas d’une vitamine, l’insuline est une sécrétion interne. Mais peut-être qu’un jour on pourra créer une insuline basale [depot insulin] qui serait délivrée sous la peau de la même manière que l’insuline est délivrée par une glande chez les personnes non-diabétiques. Vous avez en tête l’insuline orale. On a quelques pistes qui nous poussent à croire que cela sera possible un jour… est-ce que c’est quelque chose d’important pour vous Lawrence ?

Lawrence : Ce serait une bénédiction pour des milliers de diabétiques de pouvoir ingérer l’insuline et non se l’injecter. Tu es très intelligent, mais je pense que ce sera difficile de créer une insuline basale qui serait sensible à nos besoins en insuline. Mais comme je l’ai dit, vous avez fait des chose bien plus compliquées par le passé, alors allez-y et faites-le, ainsi on mangera notre insuline. Nous ingérerons l’insuline et jetterons nos seringues, mais on gardera les seringues pendant encore un bon bout de temps.

Best : Je pense que vous les garderez pendant un petit bout de temps en effet.

Liston : Vous voyez l’insuline orale comme un avantage extraordinaire.

Lawrence : Une avancée presque incroyable. Non, je retire ce mot, il est peut être un peut trop fort, ou peut être pas…

Best : C’est un immense défi.

le_diabete_enchaine_9

Abonne-toi à notre newsletter pour lire

Le Diabète Enchaîné #9

En rejoignant notre newsletter, tu recevras tous les deux mois le webzine directement dans ta boîte mail.

C'est dans la boîte !